Depuis le Mexique, nous recevons des nouvelles de Jean-Pierre Petit-Gras. Des nouvelles d'Atenco qui résiste... Mais pas
seulement... Egalement sur la lutte contre les narcotrafiquants et un point sur le mouvement zapatiste...
A lire.
César ne doit pas avoir beaucoup plus de 20 ans. Mais le calme dans les gestes, la clarté de l’expression, le regard direct et déterminé du garçon en
imposent. Il faut dire qu’il a de qui tenir. Son père, Ignacio del Valle, est enfermé depuis le mois de mai 2006 dans la prison de haute sécurité d’Almoyola de Juarez, où il purge une
double condamnation : 67 ans et demi pour l’une, 45 pour l’autre. 112 années au total. Sa sœur América fait l’objet de multiples mandats d’arrêt, pour des motifs encore plus graves que
ceux qui ont conduit son père dans cette geôle où les détenus s’entassent dans des cellules souterraines, humides, obscures, et subissent quotidiennement fouilles, menaces et humiliations.
Malheureusement pour la justice de son pays, América se cache quelque part, et la police n’a pu mettre la main sur elle. Un autre frère, Ulises, se trouve lui aussi sous le coup
d’accusations qui peuvent lui valoir de sérieuses poursuites judiciaires.
Le crime d’Ignacio del Valle (Nacho) et de sa famille est effectivement de ceux qui ne se pardonnent pas.
En 2001, avec la majorité des ejidatarios d’Atenco, il s’est opposé au décret d’expropriation pris par le gouvernement fédéral de Vicente Fox, en vue
de la construction d’un immense aéroport. L’expropriation concernait 5500 hectares de terres ejidales, situées en majorité sur l’ancien lac de Texcoco, aujourd’hui asséché grâce à
l’action civilisatrice des colonisateurs et de leurs successeurs, à l’efficacité et aux besoins insatiables du monde industriel et urbain.
Un ejido est un ensemble de terres en propriété collective, divisées en parcelles cultivées individuellement, et gérées par un conseil désigné par
l’ensemble des ejidatarios : le consejo ejidal. Il s’agit d’une importante conquête sociale, arrachée après la révolution de 1910-17, à laquelle des millions de
peones sans terre ont participé de façon déterminante.
Jusqu’en 1992, les terres des ejidos étaient inaliénables, c'est-à-dire que l’on ne pouvait les vendre (ni d’ailleurs les utiliser à d’autres fins
qu’agricoles). A cette époque, une loi modifiant l’article 27 de la Constitution mexicaine a rendu possible la vente des parcelles. Tout doit pouvoir se vendre et s’acheter, même la terre, même
l’eau, même les hommes, telle est la loi d’airain du capitalisme.
Les habitants d’Atenco ont traversé le siècle sans remettre en question la propriété collective de la terre nourricière. Même si un grand nombre d’entre eux,
notamment chez les plus jeunes, ont trouvé ailleurs d’autres occupations professionnelles, plus rémunératrices dans un monde où les sirènes de la consommation hurlent d’autant plus fort que la
mégapole est là, toute proche. Les atenquenses sont restés pour la plupart attachés à elle, fiers de leur indépendance alimentaire, mais aussi de la qualité des liens -traduite
dans les fêtes et les pratiques de l’entraide- qui unissent les habitants des villages, heureux de vivre dans cette immense et riante tache verte, chargée de l’histoire ancienne des
nahuas installés dans la région depuis des millénaires, et de celle, plus récente, des aïeux qui ont fait le coup de feu aux côtés d’Emiliano Zapata ou de Pancho Villa.
En 2001, le décret d’expropriation était accompagné d’une offre de rachat, à 7 pesos le mètre carré. Une offre qui avait sonné comme une insulte
supplémentaire, au moment où la presse people révélait que l’épouse du président constitutionnel Vicente Fox achetait des serviettes de bain à 7000 pesos l’unité. Mille fois
plus de valeur pour un bout de tissu destiné à tamponner les fesses ou les bajoues présidentielles que pour une parcelle de la terre mère…
Les atenquenses ont réagi avec toute la vigueur dont le peuple mexicain est capable. Les commentateurs et autres spécialistes ont tendance à oublier, quand
ils se répandent sur les côtés spectaculaires du narco et de l’industrie de l’enlèvement, que les Mexicains sont un peuple profondément pacifique. Mais son sens puissant de la
justice et de la dignité, joint à un attachement viscéral à la terre et à ses racines, l’amène à s’opposer régulièrement aux tentatives brutales d’expropriation et de spoliation que la richesse
de son travail, du sol et du sous-sol suscitent chez les porteurs de projets de « développement » et autres aventuriers de la « libre entreprise ».
En quelques mois, au prix d’immenses efforts, de blessés et de la mort de l’un des leurs, ils sont parvenus à mettre en échec le projet multimillionnaire du nouvel
aéroport. Une des formes de résistance qu’ils ont mise en pratique, et qu’ils revendiquent fièrement, a été l’ « arrestation » populaire de hauts fonctionnaires ou de policiers, lorsque
des paysans d’Atenco étaient arbitrairement enlevés et détenus par les autorités officielles. Ensuite, était organisé un échange. De leur côté, les « prisonniers » aux mains des paysans
ont toujours été parfaitement traités…
Au cours des années suivantes, ils sont devenus, avec leur organisation du Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra (Front des Villages pour la Défense de
la Terre), une référence, un soutien indéfectible, des conseillers attentifs et efficaces pour l’ensemble des mouvements qui dans le pays les ont sollicités à propos d’expropriations, d’abus de
pouvoir, d’agressions et autres violations des droits collectifs, en particulier dans les campagnes.
En 2006, ils ont rejoint l’Autre Campagne initiée par les indigènes zapatistes de l’EZLN. Au cours du mois d’avril de cette même année, ils ont prêté
main forte à des floriculteurs, pour la plupart indigènes mazahua, auxquels la municipalité voisine de Texcoco (dirigée par le PRD, parti de la gauche électoraliste) venait d’interdire
la vente dans la rue de leur production, alors qu’approchait la date de la fête pendant laquelle tous les Mexicains vont fleurir les tombes des êtres chers.
C’est alors que la vengeance de l’Etat s’est abattue sur Atenco. Le 3 mai, les policiers municipaux de Texcoco ont empêché la vente des fleurs, en violation des
accords passés la veille avec les autorités. Les envoyés du FPDT, dont Ignacio del Valle, venus soutenir symboliquement les floriculteurs, ont été cernés dans une maison. Alertés, les habitants
d’Atenco, à une dizaine de kilomètres de là, ont commencé à bloquer les routes. De forts contingents de policiers ont été dépêchés par le gouverneur de l’Etat de Mexico, Enrique Peña Nieto. Un
garçon de 14 ans, habitant l’un des villages d’Atenco, a été abattu à bout portant par des membres des forces de l’ordre.
De violents affrontements ont suivi cet assassinat. Un policier a été roué de coups, au sol, devant l’objectif d’une caméra de la télévision. Cette scène a été
repassée en boucle toute la soirée sur l’ensemble des chaînes (à côté desquelles « notre » TF1 fait bien pâle figure), accompagnée d’appels hystériques à une intervention de grande
ampleur pour mettre fin à cette « honte », et « punir les habitants d’Atenco ». Le lendemain à l’aube, 3500 policiers de l’Etat de Mexico et du gouvernement fédéral sont jetés
sur le village. L’opération a été préparée de longue date. Des préservatifs ont même été distribués aux membres des forces de l’ordre. Bilan de cette vengeance d’Etat : des scènes dignes
d’une guerre, avec grenades offensives et gaz lacrymogènes, portes et fenêtres fracassées, dizaines de maisons saccagées. Des centaines d’habitants sont roués de coups, sous le vol
incessant des hélicos, le grognement des chiens et des sbires du pouvoir. 300 personnes sont arrêtées, une trentaine de femmes violées au cours de leur transfert, dans les cars de police. On
relève de nombreux blessés, dont plusieurs par balles. L’un d’eux, un jeune étudiant de l’UNAM, membre de l’Autre Campagne, et venu la veille soutenir les atenquenses, succombera à ses
blessures. La police a empêché pendant plusieurs heures l’accès d’une ambulance, malgré les demandes répétées d’un médecin.
La justice sera à la hauteur de cette opération de police : partiale, inhumaine, brutale. On ne s’oppose pas impunément à l’Etat.
Pourtant, le FPDT est toujours là. La résistance des ejidatarios n’a pas été écrasée.
Saul et Marta nous emmènent dans leur vieille camionnette, voir l’enjeu du conflit. Au passage, nous prenons don Arnulfo. Invalide depuis 2001, en fauteuil
roulant car son système nerveux a été attaqué par des solvants manipulés dans le cadre de son travail pour une entreprise de la région, il a été roué de coups par une douzaine de policiers en
ce matin du 4 mai 2006, incarcéré pendant un mois parce que l'on voulait l'inculper pour violences à agent, puis relâché sans même un mot d’excuse. Sa femme elle aussi a fait partie du lot
des arrêtées. Les policiers étaient bien renseignés, Arnulfo est un paysan amoureux de sa milpa. Il en parle toujours avec passion, bien qu'aujourd’hui il ne puisse plus la cultiver
lui-même, et rien des problèmes de l'ejido ne lui échappe.
Et les terres que nous traversons semblent rendre bien cet attachement des gens d’Atenco. Les maïs sont déjà hauts, les foins rentrés, les autres cultures
(citrouilles, tomates, oignons, poireaux, carottes, choux, ainsi que de nombreuses plantes aromatiques, mais aussi les nopales, les figuiers de barbarie, montrent elles aussi leur savoir
faire, ainsi que l'autonomie alimentaire assurée, cette année encore. Les chevaux et quelques tracteurs aident à la tâche. Des groupes d'hommes et de femmes sèment de l'orge. Plus loin, nous
passons à côté des serres sous lesquelles on cultive de la spiruline. Les membres du FPDT ont plein de projets, qui trouvent preneurs même chez des jeunes, en ces temps de mirages clinquants et
d'artificialisation du monde. Nous évoquons ensemble la possibilité d’un échange avec des brasseurs de la région toulousaine : l’idée leur plaît.
Nous sommes parvenus au sommet de l'un des deux cerritos, petites hauteurs d'où l'on peut contempler toute la région, admirer l'étendue de l'ancienne
lagune de Texcoco, celle des champs cultivés, et mieux comprendre la logique froide et aberrante des plans gouvernementaux. Au loin, à trente kilomètres à peine à vol d'oiseau, se dessine
le Cerro del Peñón, qui surplombe l'actuel aéroport de la ville de Mexico. Un peu plus loin, estompées par la brume de la pollution atmosphérique, comme irréelles et presque belles, les
tours des gratte-ciel du Paseo de la Reforma. Le monstre, celui dont Ignacio del Valle disait que les ejidatarios d'Atenco lui avaient mis un doigt dans l'œil, semble prêt à
bondir sur les pueblos. Déjà, vers l'ouest, de nouveaux lotissements alignent leur hideuse monotonie. Là-bas, les habitants se sont laissé séduire par les propositions de la Conagua,
l'organisme gouvernemental de gestion de l'eau, qui prétend établir sur une longue bande de 2000 mètres de large un projet de protection des aquifères. Quand on connaît le zèle avec lequel les
dirigeants de cette administration s'emparent des ressources en eau des communautés paysannes, pour les offrir à l'industrie, au tourisme ou aux quartiers résidentiels de luxe, on ne peut qu'être
sceptique face à ces promesses. Ceux qui ont vendu à la Conagua, et qui rêvaient déjà de voiture tout-terrain ou d'un emploi de larbin dans une de ces entreprises du futur, commencent
d'ailleurs à déchanter. C'est que les premiers paiements se font attendre, et les mois passent.
Aujourd'hui encore, comme d'ailleurs tous les jours depuis quelques années, les journaux font leurs gros titres sur la violence liée au narco. 20, 30, 40
morts viennent quotidiennement nous rappeler qu'il s'agit bien d'une guerre. De nombreux policiers et militaires font d'ailleurs partie des victimes, dans un camp comme dans l'autre puisque
la corruption gangrène l'ensemble des institutions de l'Etat. Les gangs disposent d'un armement et de complicités qui ne laissent aucun doute là-dessus. Mais cette guerre a un objectif bien
différent de celui que proclament les autorités. Il s'agit bel et bien de vider les campagnes, d'en extraire une main d'œuvre jugée trop nombreuse et improductive, de fournir à l'industrie
(sans oublier celle de l'agro-alimentaire) et aux services du nord ou des Etats-Unis les travailleurs, y compris clandestins, dont ils ont besoin. Là où la résistance est trop vive, parce que
l'attrait de la vie en ville n'est pas assez puissant, ou parce que la culture ancestrale est encore vivace, le recours à la militarisation s'impose. Depuis des décennies, l'Etat s'y emploie,
dans les régions indigènes (15 pour cent de la population du pays) notamment. Or, il faut bien payer les militaires, et récompenser les civils qui acceptent de seconder les premiers dans les
basses besognes de la « contre insurrection ». La plantation, et surtout la « commercialisation » de la drogue (marihuana, pavot) permettent d’assurer largement cette juste
rétribution. Quant aux violents conflits engendrés par ces lucratives mais périlleuses activités, un accroissement de la militarisation est destiné à leur apporter une nouvelle
« solution ». Celle-ci bénéficie de l'appui quasi unanime des grands médias, et même celui du gouvernement des Etats-Unis. L' « Initiative Mérida », comme le « Plan
Colombie », ces programmes d'aide financière et militaire à des gouvernements corrompus et vendus aux intérêts des multinationales, ont donc pour fonction principale d'accélérer la
transformation des campagnes et de leurs habitants en éléments de la production et de l'accumulation capitaliste. Les actuelles « mises en garde » du gouvernement de Barak Obama,
exigeant des « éclaircissements » sur l'avancée de la « lutte contre le narco », et conditionnant l'aide apportée au gouvernement de Felipe Calderón à une plus grande
transparence dans les opérations ne sont qu'un écran de fumée. Ce qu'il faut dénoncer, ce sont les exactions, les vols, les viols et les assassinats perpétrés par les forces de l'ordre dans le
cadre de ce faux combat contre la drogue, et de la vraie guerre contre la population.
Dans le contexte actuel de crise économique, où des centaines de milliers d'emplois industriels sont détruits (faut il vraiment le regretter, quand on connaît les
dégâts écologiques, sociaux et culturels engendrés par ces activités ?), où l'alimentation traditionnelle (le maïs) s'industrialise et entre en compétition avec la production des
« biocarburants », la résistance des habitants d'Atenco semble à la fois dérisoire et hors du temps. Le « progrès » et ses conséquences, même les plus inquiétantes, semble
inéluctable, pour ne pas dire souhaitable, aux yeux du plus grand nombre.
Mais l'histoire nous a bien montré que le plus grand nombre pouvait se tromper, et lourdement. Atenco et son Frente de Pueblos en Defensa de la Tierra ,
ces minoritaires que certains n'hésitent pas à traiter de « talibans », Ignacio del Valle et ses compagnons Felipe Alvarez et Hector Galindo, Adán Espinoza ou América del Valle, que
l'Etat mexicain emprisonne ou traque avec un cynisme imperturbable, nous disent pourtant qu'un autre monde est possible.
Un dernier détail, triste et savoureux, que nous apprennent nos amis d'Atenco : une nouvelle amende de 156 000 pesos (presque 10 000 euros) pèse sur Ignacio del
Valle. Pour des motifs aussi absurdes et mensongers que ceux qui ont donné lieu aux autres condamnations. L'autre jour, la police est venue accompagner l'huissier chargé de récupérer l'argent, ou
de saisir les meubles de cette famille. La vengeance de l'Etat n'a pas de bornes. Une bonne partie de la population était devant la maison, prête à en découdre, et les officiels ont dû repartir,
la queue basse.
Ils reviendront certainement. Sur le chemin du retour vers la cité « défectueuse » (c’est ainsi que l’on nomme le DF, le district fédéral de la ville de
Mexico), les quelques participants du réseau de diffusion du café zapatiste que nous sommes avons l’impression de comprendre un peu mieux ce que défendent les ejidatarios de San Salvador
Atenco.
Comme l’expliquait Jérôme Baschet dans Rue 89, cette histoire nous concerne. Et la meilleure des solidarités, à côté du soutien concret qui peut être
apporté aux familles et aux compañeros des emprisonnés d’Atenco, sera certainement la multiplication des résistances, pour défendre ce qui peut encore être sauvé, ce qui peut encore nous donner
l’espoir de vies dignes de ce nom. La résistance indigène, pour la défense et la récupération de terres sur lesquelles il redevient possible de construire l’autonomie se poursuit au Chiapas, mais
aussi dans les états de l’Oaxaca, du Guerrero, du Michoacan (dans ce dernier à Santa Maria Ostula, des villages nahuas viennent de réoccuper des terres dont elles avaient été spoliées voici
plusieurs décennies, et organisent leur défense, grâce à leur police et leur système de justice communautaire).
Jean-Pierre Petit-Gras